Grande question qui traverse l'histoire de la photographie et les théories diverses sur ce médium : qu'est-ce que la photographie ?

Clément Chéroux dans le catalogue de l'exposition  "Qu'est-ce que la photographie ?" nous rappelle l'aspect un peu vain de cette question. Il remarque aussi que chaque fois qu'il y a une mutation technique ou sociologique de la photographie, la question est à nouveau posée et fait l'objet d'abondantes publications. Pour lui, il conviendrait plutôt de dire "Les Photographies" au lieu de "La Photographie"

Le catalogue de cette exposition est découpé en 8 chapitres, chacun définissant ce que pourrait être "La Photographie" :

  • Des envies
  • Des matériaux
  • Des principes
  • Une praxis
  • Une alchimie
  • Un écart
  • Des ressources
  • Des vérifications

La photographie : des envies ?

Pour faire des photos, il faut le vouloir. Les photos ne se font pas sans qu'un être humain le décide. La photographie n'est pas un processus naturel, et dans le règne animal, à ma connaissance, seul l'humain utilise cette technique. Pour photographier, il faut certes le vouloir, il faut aussi le désirer, en ressentir le besoin. Ce besoin peut être impulsif, réfléchi, stratégique, tactique. L'envie aussi de montrer aux amis, sur les réseaux sociaux, sur un site de partage de photos, dans un livre, dans une exposition. Là, nous sommes du côté du photographe.

Il y a aussi l'envie de se faire photographier, d'être vu ailleurs que où vous vous trouvez. Sortez un appareil photo dans un lieu où il y a une foule et vous allez voir le comportement de celle-ci changer. On pose, on se montre, on a envie d'être pris en photo. Envie que notre image s'inscrive pour une mémoire, une postérité.

De pas oublier l'envie de voir, de regarder ; le spectateur voyeur ou esthète, celui qui regarde l'album photo familial, celui qui arpente les allées d'une exposition, celui qui achète un livre de photos, celui qui feuillète un magazine, celui qui consulte un site internet, un réseau social.

Il existe une conjonction des envies, l'envie de faire des photos, l'envie d'être pris en photo, l'envie de voir des photos. Cette conjonction, cet ensemble sont constitutifs de la photographie.

La photographie : des matériaux ?

Dans l'histoire de la photo, il y a une matérialité. Les peintres pré-photographiques* lorsqu'ils regardent l'image dans leur camera obscura non pas de matérialité de celle-ci. Ils doivent utiliser leurs pinceaux pour lui en donner, mais ils ne le font pas directement depuis le motif. De plus, ils peuvent modifier cette image qu'ils ont vue sur le dépoli de leur boîte.

Tout le problème des inventeurs de la photographie fût d'enregistrer sur un support matériel de façon pérenne, cette image éphémère qui se forme dans le fond de la Camera Obscura. Ils résolurent ceci avec de la matérialité.

Il y a la matérialité du support, papier, carton, verre, celluloïd ou d'autres supports, la matérialité de l'émulsion, celle qui sert à effectivement enregistrer l'image, la matérialité des différents produits qui vont révéler l'image dans le processus de dévelloppement et de tirage. Il y aussi la matérialité de l'appareil qui sert à enregistrer l'image et toutes les composantes de cet appareil.

Aujourd'hui, y a-t-il encore une matérialité à l'heure du numérique et de l'image virtuelle ? L'appareil qui sert à enregistrer existe toujours. Compte non tenu du fait que les photos sont quelque fois imprimées, il est nécessaire pour les regarder d'avoir à sa disposition des appareils de lecture, ordinateurs, tablettes, ou autres machines qui possèdent toutes une matérialité. Même le support d'enregistrement, disque dur, clé USB, n'est pas immatériel, la meilleure preuve est le problème que pose ces systèmes lorsqu'ils sont détruits ou qu'ils dysfonctionnent. On pourrait m'objecter qu'en stockant les images dans le Cloud, elles n'ont plus de matérialité ; pourtant derrière ce Cloud, ce sont des énormes DataCenter, des bâtiments immenses, des milliers d'ordinateurs, des câbles, des composants électroniques, tout une logistique qui est bien matérielle.

Une photographie sans matérialité ne serait que souvenir, imaginaire, rêve.

* voir le livre de Peter GALASSI, «Avant la photographie, l’art. La peinture et l’invention de la photographie», 1981

La photographie : des principes ?

La photographie est une série de processus régis par un certain nombre de lois de la physique et de la chimie, et depuis peu de l'informatique.

Si on se place du côté de la formation de l'image, le premier des principes est celui de la camera obscura. La lumière passe à travers un petit trou pour former une image au fond d'une boîte noire. Comme les appareils photo sont équipés d'objectifs, c'est-à-dire d'une série de lentilles, les lois de l'optique vont s'appliquer.

Ensuite, vient le moment de l'enregistrement de l'image, et aujourd'hui nous avons deux cas possibles : photo argentique, photo numérique.

Dans le premier cas, l'enregistrement de l'image se fait par la transformation de molécules sous l'action de la lumière. Puis dans un laboratoire, le développement va permettre de révéler cette image et de la transférer sur un support à l'aide de produits adaptés. Tout cela se fait selon des processus obéissant aux lois de la chimie et de la physique.

Dans le deuxième cas, l'enregistrement de l'image se fait d'abord par la création d'un courant électrique sous l'action de la lumière, puis par une transformation de ce courant en code informatique qui va être enregistré sur un support adapté. Tout cela obéit à des règles relevant des lois de l'électricité, de l'électromagnétisme, de la physique quantique, bref de toute une série de lois de la physique, mais aussi de la théorie des langages et des conventions de l'informatique.

Nous voilà donc avec un grand nombre de principes qui s'appliquent à la photo. Mais ce n'est pas tout, il en existe aussi lorsque la photographie est regardée. Principes que relèvent aussi des lois des sciences exactes, mais pas seulement. Le regard étant humain, il faut penser à tout ce qui peut concerner l'être humain : son corps, sa psychologie, son environnement. Une image est perçue avec le fonctionnement physiologique du spectateur, ses yeux, ses bras, ses jambes. Elle est aussi perçue en relation avec son vécu personnel, ses émotions, ses peurs, ses souvenirs, sans oublier le rôle joué par la culture.

Des principes que le photographe va utiliser, triturer, pervertir, pour obtenir une photographie et des réactions des spectateurs de cette photographie.

La photographie : une praxis ?

Impossible de parler de photographie sans évoquer la pratique.
Cette pratique du photographe, totalement subjective, conduit à des choix de la part du pratiquant. (À propos des choix voir le billet : La photographie c'est choisir)
Mais au-delà des choix, il y a des impondérables, des surprises. Cette pratique n'est pas le contrôle absolu. Elle laisse une place à l'inattendue, au hasard et ceci même dans le cas de photographe ayant une grande maîtrise de la technique.

La pratique affine l’oeil, familiarise au cadre, oblige au choix de point de vue. Elle oublie la technique qui ne devient grâce à elle plus qu’un réflexe. Elle conduit à des déplacements, des comportements. Toute cette pratique va donner des photos qui seront celle d’un photographe répondant à un besoin personnel ou à une commande.

Cette pratique est une action avec des intentions. Elle vise à obtenir un résultat : une photographie, une image à destination de l’autre.

La photographie : une alchimie ?

La photographie est une alchimie. L'alchimie se veut scientifique, rationnelle, logique. Elle est magique, obscure, irrationnelle. Elle cherche la quintessence des choses, elle transmute les choses.

La photographie transforme le plomb en or ?

La photographie donne à voir un réel qui ne l'ait plus. Elle utilise une science pour faire de la magie. La magie de l'image qui apparaît dans la cuvette du labo en argentique. La magie de la photo que l'on traite dans un logiciel pour faire apparaître ou disparaître une zone d'ombre ou de lumière.

Avec la photo les choses deviennent autre chose. Joseph Kosuth posait le problème avec «One and Three Chairs ». La série de Jean-Luc Moulène, « Objets de grève » en est aussi une illustration. Nous pourrions trouver beaucoup d'autres exemples.
Les personnes deviennent d'autres personnes. Ce n'est plus Marie, Pierre ou Paul sur la photo, c'est la mariée, le bandit, la victime. Ce n'est plus une personne dans sa globalité, mais seulement ce qu'elle représente.

Là où l'alchimie a échoué, ne réussissant pas à transmuter le plomb en or, la photographie, elle réussit. La photographie est plus qu'une alchimie.

La photographie : un écart ?

Un écart entre la réalité et la représentation de celle-ci par la photographie. Un écart provoqué par le cadrage et le traitement technique de l’image. Un écart du à l’instant du déclenchement, une coupe dans la continuité temporelle de la réalité. Un écart entre ce qui est attendu de l’image et ce qu’elle donne vraiment, ceci aussi bien au niveau de celui qui prend la photo que du spectateur qui va la regarder.

Cet écart va donner une aura à l’image. Il permettra des interprétations différentes et par celles-ci la création de nouveaux écarts. Un écart en abîme.
Cet écart va être créateur de sens, de symbole, d’engagement, d’ennui, d’émotion, de jubilation...

Dans l’émission Contacts qui fût diffusée sur Arte il y a quelques années (disponible en DVD), Duane Michals nous dit "...Les photographes en général pensent que la photo reproduit fidèlement ce qu'ils voient. Que réalité et vérité sont presque synonymes. Je ne crois pas moi en la réalité. c'est pourquoi j'aime dans mes photos non pas dire au spectateur ce qu'il sait déjà, mais le contredire dans ses attentes…" . L’écart qui n’est plus subit mais utilisé dans une création photographique. Cette attitude est présente chez de nombreux photographes aujourd’hui, et même ceux qui  n’en ont pas conscience, font des images ne sont pas la réalité et ne sont pas la vérité.

La photographie : des ressources ?

Avec la photographie, l’accès au monde devient possible de partout, d’abord par les publications de livres, de magazines, de revues de magazines et aujourd’hui par internet. Besoin de voir l’autre bout du monde, vite un moteur de recherche, et voilà, ça y est je suis au Japon.

Des ressources infinies de paysages.

La photographie, c’est aussi l’accès au macroscopique, au microscopique, au cosmique, pour tous. Ces ressources ne se limitent plus à la communauté scientifique, les images réalisées du macroscopique, du microscopique, du cosmique sont publiés et il n’y a pas besoin d’avoir un microscope, un télescope pour voir ces univers.

La catastrophe, l’incendie, le meurtre deviennent connu et des images y sont associer, bien loin du lieu de l’évènement, grâce à la photo de journalisme. Infinies ressources sur ce qui se passe dans le monde.

La photographie : des vérifications ?

La scène de meurtre photographiée, la photo sur la pièce d’identité, l’agent immobilier qui photographie une maison, l’architecte enregistrant l’état d’avancement de son chantier, le constat de l’expert, et on pourrait poursuivre la liste, voilà des situations où la photographie sert de vérification. "Oui, Paul était bien à l’anniversaire de Pierre, j’ai une photo, je vais te la montrer". La photographie devient preuve. Elle devient la vérité.

La photographie un outil au service du contrôle. Contrôle anthropométrique , contrôle journalistique, contrôle technique.
Mais un contrôle qui se manipule, une vérification qui se construit. Une vérité non-véridique, faisant appel aux constructions mentales de l’humain et de la société.

Ce texte est une réflexion personnelle à partir du catalogue : Qu'est-ce que la photographie ?
Clément Chéroux,  Karolina Ziebinska-Lewandowska
Éditions Xavier Barral, Centre Pompidou, Fondation Neuflize Vie